Frédéric Borsarello, Violoncelliste




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« Ballade à deux mains »

Par une belle matinée de printemps deux bras ballants se baladent. »
- Bonjour toi ça fait longtemps que tu es là ?
-Presque aussi longtemps que toi.
-Je te regarde souvent, mais tu es à l’envers
-Toi aussi tu es à l’envers et j’ai du mal à te regarder, tu es toujours devant quand je suis derrière. Que fais-tu dans la vie quand tu ne te promènes pas ?
-Depuis tout petit, j’ai un rôle très particulier. Mais toi aussi, je crois ?
-Bof, on dit que je suis moins important que toi, mais la personne qui est entre nous deux, utilise souvent son ouïe et on doit se mettre d’accord …mais on s’entend bien, ça va !
-Et toi ?
-Moi on me donne un travail énorme. Enfant, j’ai passé des heures sur quatre ficelles tendues à répéter et répéter pendant des heures. Moi aussi j’ai un rôle d’écoute que l’on dit essentiel pour mon métier. On dit aussi que sans moi, il n’y aurait pas de musique.
-Tiens, mais qui dit cela ?
-Ceux qui ont sans doute compris l’importance de mon rôle.
-On m’a souvent comparé à un bébé qui commence à parler.
-Mais que dis tu ?
-Pas grand-chose. Do sol ré la et pas toujours dans cet ordre-là.
-Mais ce n’est pas une phrase !
-Non ce sont des mots isolés, mais on me demande de les faire jolis. Souvent je les crie, ou bien les chuchote. Pour les faire, on m’a confié une sorte de bâton sur lequel on a accroché des crins de cheval, et je n’ai que cinq doigts pour faire tout ce que l’on me demande.
-Mais tu as un bras tout même, avant la main !
-Oui, et entre les doigts et le bras, il y a un poignet. Je passe beaucoup de temps à le travailler. Il est la source de toute ma vie. Grâce à lui les sons sont liés entre eux. On dit « legato » en italien. Quand j’étais « une petite main » j’adorais ce mot, il me faisait penser à des pâtisseries. Il paraît, et je le crois, que quand le poignet est souple, tout le corps l’est aussi même l’esprit est plus serein, et l’inspiration plus libre.

Ce poignet doit effectuer un savant mouvement de souplesse qui produit des sons enchaînés et non hachés. Il est « de mèche… » avec celui des doigts et leur union doit être parfaitement synchronisée.
Heureux celui qui le comprend, car ensuite sa vie de musicien à cordes en devient très différente.
Tu me parles de doigts, mais en fait, je considère n’en avoir que trois.
Le pouce, le majeur et l’annulaire qui tiennent le fameux bâton à crins, puis l’index qui fait fléchir la mèche et maintient l’archet entre la touche et le chevalet et l’auriculaire qui exerce une pression verticale et dirige comme un gouvernail.
Mais là mon travail commence. Grâce à cette position, enseignée tout enfant par un excellent professeur, je peux faire sentir les émotions que les compositeurs ont fait jaillir de leur inspiration.
Quatre mots oui, mais combien de manières de les faire ?
« Sautillé » en imitant la pluie qui tombe sur les vitres,
«  Martelé » le pas sur les pavés, les attaques comme des coups de fusils, le son rauque du chien (sur le chevalet) le cri de l’âne (derrière le chevalet) le bruit du vent (sur la touche) la sirène du bateau (sur le cordier). Je pourrais te donner d’innombrables exemples des sons que l’on entend et que je peux reproduire seulement avec mon archet.
Mais le plus beau reste tout de même la promenade sur une corde avec une vitesse égale et soutenue d’un bout à l’autre de l’archet, mon cher compagnon de route.
Je peux aussi me déplacer où bon me semble, selon la puissance que je veux mettre.
Je dois appuyer très fort quand je suis en colère et relâcher quand je redeviens calme.
De temps en temps, dans un même coup d’archet, l’orage et la foudre comme des éclairs arrivent au début et tout se calme à la fin. Grâce à ces rapides et inégaux changements de vitesse, on peut imaginer des petits poissons dans un aquarium, qui se déplacent très vite avec un tout petit coup de queue ou bien des araignées d’eau que l’on appelle des «géris ». Un grand médecin m’a dit que c’étaient les pectoraux qui agissaient pour effectuer ce mouvement. Je le crois, car c’est un très grand savant…

Ces différences de vitesses existent aussi en littérature, dans le Cid par exemple, quand Rodrigue appelle à la vengeance et rageur dit« va, cours, vole, et me venge ! » en un crescendo plein de fureur.
Mon archet peut écrire aussi avec des pleins et des déliés, comme les anciens avec leur plume
« Sergent major » les gros ventres de S ou des B qui prouveront que la note est importante et le poids du bras aidera cette action. J’ai entendu dire que le « Tirez » était plus viril que le « Poussez », plus léger. Mais il faut regarder la forme de ma hausse et celle de ma pointe pour comprendre le dessin, mais attention de ne pas confondre l’endroit et l’action, car on peut tirer à la pointe …ou bien pousser au talon !
Quand je pose délicatement l’archet à mes côtés, tout recommence alors avec mes doigts et je deviens alors un instrument à cordes pincées. Je peux imiter le cheval qui galope, le son des pierres sur un tambour ou encore la sérénade d’un beau napolitain sous le balcon de sa bien aimée, qui joue de la mandoline.
Voilà ma vie .Tu te rends compte tout le travail que l’on m’impose !
Et toi là bas derrière, que fais tu de tes cinq doigts ?
- Mon travail est principalement réservé à ce que l’harmonie des notes soit aussi pure et juste que le cristal.
Quand mes doigts sont posés, on peut glisser une dizaine de note entre deux d’entre eux.
Et il n’y en a qu’une de bonne ! Tu imagines le temps qu’il faut pour trouver la bonne ! Et tout cela sous la pression de la tour de contrôle en forme de pavillon… qui doit rester impitoyable.
Afin de poser un doigt, il faut viser juste car une fois posé, il sera trop tard.
Les grands dangers dans mon métier sont les intervalles et les déplacements.
Un doigt posé juste n’est pas trop difficile à faire, mais attention au deuxième, il peut être fatal à la suite des événements.
Le drame est que lorsque la note est enfin juste, il faut la déformer en vibrant pour la rendre plus jolie.
Qu’ils étaient beaux mes sons que j’avais presque rendu purs au bout de tant d’heures de travail !
Il faut tout recommencer pour les rendre plus beaux encore. Certains appellent cela « le cache misère » À méditer !
A ce  « vibrato », on me prête le droit de me déplacer en glissant doucement d’un étage à l’autre pour que le son soit moins saccadé. Elégamment, on dit « glissando », il faut savoir s’arrêter à temps et ne pas finir dans les choux !
Là où je suis le plus fort, c’est dans l’articulation des doigts, c’est là que je prouve ma virilité…
Tu vois mon rôle s’arrête là, je suis donc à mes yeux moins important que toi !
C’est pour cela que je suis triste, j’ai toujours peur de jouer faux et de mettre la tour de contrôle en colère, elle si sensible ! Alors je serre les doigts et tout le reste…, un jour, je finirai par ne plus exister. M‘aideras-tu grâce à tes secrets, à rester souple et à utiliser les muscles utiles et laisser les autres au repos ?
-Pas de découragement. Ne me laisse pas avec mes quatre notes, car ta richesse se trouve dans la diversité des notes. Je vais vite lasser mes auditeurs avec mes cordes sans vibrato et si pauvres.

Non, je vais te donner du courage, car j’ai plus d’expérience. N’oublie pas que j’ai commencé l’étude violoncelle trois mois avant que tu n’arrives et il est certain que nous avons de grandes choses à faire ensemble.
Et nous l’appellerons comment ???
Main dans la main, Isabelle et Victor partirent ensemble oubliant celui qui les séparait et qui ne savait pas si Isabelle était à droite et Victor à gauche.
Et vous, l’avez-vous découvert  ???

Publié par la revue « L’Association Française du violoncelle ».

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