Frédéric Borsarello, Violoncelliste




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HOMMAGE EN SOUVENIR DE JEAN BRIZARD
par Frédéric BORSARELLO

Illustration sonore : Milonga par le quatuor de violoncelles Paris-Celli.

Jeune élève au Conservatoire de Toulon, je te vis pour la première fois à la télévision diriger un orchestre de violoncelles.
Perdu dans ma province, ma mère m’avait promis de te rejoindre à Paris pour travailler avec toi. Ce qui fut chose faite quelques années plus tard.
Reçu par ton épouse Catherine dans ton appartement quai du Louvre, tu m’as paru si grand, les cheveux déjà grisonnants, me parlant avec une voix si douce et si rassurante, moi qui m’attendais à recevoir les foudres du « professeur  Parisien ». Tout de suite, tu m’as rassuré et tes conseils ont apaisé mes craintes. Tu n’as pas semblé effrayé par ma tenue déplorable, en tout cas tu ne l’as pas montré …
Et puis tu as joué. Celui que j’avais vu en noir et blanc accompagné de ses élèves m’est apparu en couleurs, celles de la musique, celles qui font vibrer les cœurs et oublier les tourments. Ma vie de violoncelliste était entre tes mains et je l’y ai laissée.
Sur tes conseils, on m’avait inscrit au Conservatoire de Boulogne-Billancourt. J’habitais à ce moment là, à Fontenay aux roses, en région Parisienne , et je ne compte pas les kilomètres de couloirs de métro que j’ai pu arpenter pour m’y rendre …
Et puis les cours de Boulogne ne suffirent plus. Tu proposais alors à ma mère de me donner des cours particuliers. Et depuis ce jour, ta maison me fut ouverte.
Tous les dimanches matins, ma mère et moi, traversions les ponts, longions les quais de Paris par un froid glacial et nombre de ces petits matins furent destinés à tes leçons de violoncelle. Au dessus du pupitre, tu avais accroché une photo de Pablo Casals, tirant sur sa pipe.
Tu me disais pour m’encourager, « un jour tu seras comme lui » mais je me posais la question : « Devrai-je aussi fumer la pipe ? » J’ai fumé la pipe, mais je n’ai jamais joué comme lui …
Dés que tu sentais une petite tristesse, tu prenais ton « grand » violoncelle et tu m’accompagnais. Comment faisais tu pour faire oublier à l’enfant que j’étais, toutes les difficultés de la technique par le simple fait de jouer avec lui ? Tu ouvrais en un instant un monde nouveau quand le désespoir et les larmes étaient sur le point de venir.
Je n’étais pas un enfant facile et il m’arrivait souvent de faire ce que tu appelais « la tête de cochon ». Quand je te voyais prendre une cigarette sur laquelle tu ne tirais pas, je savais qu’il ne fallait pas aller plus loin dans mon entêtement. Le ton ne montait jamais, jamais tu ne prononçais un mot qui décourage, qui détruit pour le seul plaisir d’affirmer une autorité bête et inutile. La douceur et la gentillesse, la compréhension de l’être et ta tolérance contrôlée ont été pour toi la seule façon d’enseigner, celle que tous les professeurs du monde devraient utiliser. Car tu savais que le pédagogue est là pour construire au lieu de démolir, et que tout doit être fait pour l ‘élève présente son travail dans les conditions les meilleures . Je n’ai hélas, pas toujours connu cela …
Le jour vint que tu décidais de me présenter au Conservatoire de Paris et donc à Paul Tortelier ton ami de toujours, celui dont tu me parlais avec tant de passion et de respect. L’été qui suivit cette décision et pour me préparer à cette épreuve, tu me proposas de faire un stage à « l’Académie Américaine de Paris », dans laquelle tu étais professeur. Comme ce fut dur de rester dans cette ville vide et chaude durant un mois d’été !
Un mois de travail intensif ( quatre heures violoncelle par jour, quand on a 13 ans …), ne peut s’oublier que par les encouragements d’une mère attentive (et elle l’était) ou ceux de son professeur (qui l’était aussi…)
La préparation du concours fut décidée. Tout fut mis tout en œuvre pour que cela se passe le mieux possible. Des petits concerts improvisés chez toi, tu ouvrais alors le grand rideau qui séparait la grande pièce de ton appartement, tu t’asseyais confortablement dans un fauteuil et tu me disais, « fais comme si tu étais au concours  et mets tout ton cœur »
Enfin, tu m’appris que tu allais me présenter à Tortelier devant lequel je devais jouer mon programme. Nous partîmes donc pour la rue Léon Cognet, appartement de Paul Tortelier et ancien logement de Louis Feuillard, mon violoncelle trois-quart dans un main et une petite boule dans l’estomac. Je vis derrière une vitre celui qui fut plus tard mon Maître, mais je le pris pour toi, tant vous aviez la même allure et le même port de tête.
En m’accordant, je m’étais aperçu que la mèche de mon archet glissait trop vite sur la corde et je sortis ma colophane. Elle était en miettes, et tu me dis à ce moment « ne la lui montre pas, il pourrait croire que ce sont des bonbons au miel et il serait malade en les mangeant ». Je l’enfouis vite dans ma poche pour ne pas être responsable de l’intoxication de l’imprudent gourmand…
Je jouais mon programme devant les autres candidats. Tortelier, les yeux remplis de larmes se tourna vers toi et te dit  « il peut dormir sur ses deux oreilles ». Je n’ai pas compris à cette époque la signification de cette expression et j’ai cherché longtemps la position qui m’aurait permis de le faire …Je n’ai pas trouvé encore aujourd’hui…
Je n’ai jamais oublié ce sourire et la joie de ton visage, heureux et fier de présenter à ton ami si cher, le fruit de ton travail.
Je fus admis en classe Préparatoire au Conservatoire et l’aventure commença…
Pendant toutes mes études dans cet « honorable Etablissement », tu m’as suivi, toujours prêt à m’aider dans les moments difficiles, j’ai toujours pu compter sur toi et sur tes conseils . Tu as été le confident de mes peines de cœur et tu les as apaisées. Tu n’as jamais laissé passer un concours sans me demander de venir jouer mon programme devant toi et tes amis réunis pour l’occasion. Tu as vécu avec moi la démission du Conservatoire de Paul Tortelier, tu m’en as expliqué les raisons que j’ai fini par comprendre, après l’immense tristesse de cette décision qui me semblait injuste à notre égard. Tu as connu l’arrivée de Maurice Gendron, mes premières incompatibilités que tu as calmées et tu as contribué à me faire aimer et comprendre ce fabuleux musicien qu’il était.
Le mois de Juin 1972 fut très dur pour toi. Deux de tes jeunes poulains passaient leur Prix de violoncelle, Michel Strauss et moi même. Tu attendais les résultats fébrilement en regardant par la fenêtre lorsque surpris, tu me vis. Je n’oublierai jamais ton visage crispé par l’attente insupportable des résultats. Tu espérais que tous les deux soient récompensés, tu t’étais donné tant de mal pour cela ! Oui , les deux le furent. Ton sourire soulagé est associé à tout jamais à la joie de ce souvenir.
Avec ton approbation, je suis parti deux années en Allemagne suivre les cours de Paul Tortelier et durant cette période, j’ai voulu oublier la France et faire un peu de vide dans la vie trop rapide de cette capitale, et je dois dire que je ne t’ai pas donné beaucoup de nouvelles de mon expérience d’outre Rhin. Cela faisait sans doute partie de ma fuite . Au retour, je suis venu te voir plusieurs fois, te racontant mon retour difficile dans ce monde parisien qui n’avait pas changé.
Et puis tu es tombé malade au grand étonnement de tous, toi qui était toujours en pleine santé, gai et spirituel, toi le père d’Annie Cochet, de C. Burgos, de P. Chérond, de M. Strauss, de P. Champagne, de X. Gagnepain, de ton tout dernier élève F. Salque, et de tous les autres (qu’ils me pardonnent), dont la liste serait trop longue à citer , toi le rocher de nos pensées, la maladie ne sait pas tout cela et elle t’a emporté un triste mois de Juillet. Ce départ s’est passé dans la simplicité de ta vie, la discrétion de ta pédagogie, mais aucun de tes élèves, aujourd’hui reconnus dans le milieu musical, n’oubliera ton héritage, et les précieux conseils que tu nous as légués sont toujours dans nos cœurs et le sont maintenant dans celui de nos élèves. Nous sommes fiers à la vue de ton nom sur les partitions que tu as annotées, de leur dire « il était mon professeur  et c’est grâce à lui que je suis là, aujourd’hui ». Après ton départ prématuré, je suis retourné dans ton appartement pour parler de toi avec Catherine, le restaurant n’y était plus, les bonnes odeurs de cuisine qui avaient inspiré mes concertino Bréval, avaient disparu, j’y ai revu tous mes souvenirs d’enfance, Casals tirait encore sur sa pipe, les peintures de Baboulène étaient toujours là, ta grande armoire chinoise… Tous ont regardé ma tristesse et mes souvenirs sur ces moments de cette enfance que tu as rendu si heureux.
Casals ne fume plus.
Merci Jean, d’avoir été et d’être encore …

Publié dans la revue « L’Association Française du violoncelle »

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