Frédéric Borsarello, Violoncelliste




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« UN MUSICIEN NE DOIT PAS SE LIMITER A UN SEUL GENRE »
Entretien avec Frédéric Borsarello

Frédéric, avec vos deux frères, Jean-Luc, violoniste, et Jacques, altiste, vous avez formé le Trio à cordes Borsarello, qui fait le tour du monde. Il y a quelques semaines, vous avez publié un plaidoyer en faveur du Trio à cordes dans La Lettre du Musicien. S'agit-il d'un genre menacé?
Tout d'abord je remercie l'AFV de me donner l'occasion de m'exprimer, car j'ai tant de choses à dire, étouffées depuis si longtemps par les conven­tions... Non, tant qu'il y aura des ensembles motivés comme le nôtre, le Trio à cordes ne sera jamais en péril.Il existe un répertoire de trios à cordes extrêmement riche.

Mais en France, il est difficile de sortir des formations reconnues par le public. Loin de moi l'idée de dénigrer le quatuor à cordes : violoncelliste du Quatuor RAZUMOWSKY de Paris pendant dix années, je me suis délecté de cette for­mation. Mais je pense qu'un artiste ne doit pas rester confiné dans un seul genre. J'ai connu le Trio avec piano, la sonate ou le duo de violoncelles. Pour s'enrichir, il faut tout voir, fouiller dans le répertoire,découvrir de nouvelles oeuvres, connaître la percussion, les instruments à vent et leur technique de respiration. Comme le disait mon Maître Paul Tortelier,

il faudrait être danseur, chanteur, compositeur, connaître le piano, l'écriture. Il est difficile pour un instrumentiste d'être reconnu comme compositeur parce qu'il n'appartient pas à cette catégorie. Les éditeurs sont très méfiants sur ce point. Seuls les ouvrages de pédagogie sont étudiés de près. De la même manière, les organi­sateurs de concerts limitent les pro­grammes à des chefs-d'oeuvre, certes, mais qui sont trop souvent toujours les mêmes de crainte de ne pas attirer le public.Cette frilosité a pour résultat d'occulter la richesse du répertoire.

On se prive ainsi de découvrir des splendeurs. Et en même temps, on bride les compositeurs, qui sont prêts à écrire pour des formations moins traditionnelles, sous prétexte qu'il n'en existerait pas qui soient susceptibles de les interpréter, et que le public n'y est pas préparé. Ni les agents, ni les autorités publiques n'encouragent à contourner cet obstacle, ce que je trouve déplorable.
Nos lecteurs seraient certainement intéressés par une liste de trios à cordes. Outre les professionnels, combien d'amateurs privés d'un de leur violoniste se voient réduits à répéter toujours les mêmes Beethoven ! La liste serait longue : il y a Mozart, Schubert, Borodine, Sibelius, Klein, Roussel...
Beaucoup d'oeuvres dédiées au Trio Pasquier, seul repré­sentant pendant des années de cette formation : Enesco, Florent Schmitt , Pierné, Bonnal, Ysaye, etc. Pourquoi les a-t-on oubliées? Encore la supré­matie exclusive du Quatuor à cordes ? Beaucoup sont publiées, mais on ne les trouve pas dans le commerce. On peut les commander, mais encore faut-il en connaître l'existence. Quelle patience pour les obtenir, mais quel bonheur de les découvrir.
En France, il y a tout de même eu le Trio Pasquier, que vous venez de mentionner.
Oui, ils étaient trois frères, comme nous. Mais aujourd'hui, combien exis­te-t-il de formations de trio, de quatuor avec piano, etc.? Les salles parisiennes les accueillent peu. Je ne dis pas cela pour nous: nous sommes invités aux quatre coins du monde, et nous avons joué devant des salles gigantesques en Chine, en Corée, en Indonésie, et ailleurs. Loin de m'en plaindre, le contact avec des cultures étrangères m'a beaucoup enrichi. Et nous avons eu des expériences étonnantes : par exemple au Japon, où nos programmes ne se limitaient pas forcément au trio à cordes et pouvaient inclure des qua­tuors avec piano, ce qui nous amenait à jouer avec des pianistes locaux, recru­tés sur place. Je reste cependant un peu triste de voir que nous ne sommes pas assez invités dans notre propre pays et que l'on prive le public français de certains chefs-d'oeuvre que les pays étrangers adorent, comme le Trio à cordes de Françaix ou celui de Roussel.
Au fond, vous dénoncez un certain conventionnalisme.
Absolument. Pour tout dire, je suis un rebelle, un insoumis. J'aime marcher sur les plates bandes. Etudiant, j'ai fait de l'orchestre comme tout le monde, mais je suis heureux d'avoir laissé ma place et de consacrer ma vie à autre chose. Je n'aime pas la hiérarchie qui confie à certains la responsabilité de définir les doigtés, les coups d'archet, les tempi, les pièces à jouer, ou enco­re les professeurs qui se targuent de former des «disciples». L'enseignement me passionne, et mes étudiants me considèrent parfois comme un gentil fou, parce que, plutôt que de leur imposer ma façon de voir, je m'efforce de les aider à développer leur propre personnalité. Il faut laisser les élèves mener leur vie, aider la grai­ne à pousser, et ne pas la planter pour eux, ne pas donner de conseils sans explication. En technique, tout est logique. Avec le son, la souplesse du poignet droit est l'une de mes préoccupations essentielles. Ce mouvement est presque pour moi une philosophie. Pour moi, la pédagogie implique avant tout un amour de l'autre, la recherche de l'individu pour adapter la technique à sa morphologie et cela, quel que soit son âge, adulte amateur ( passionnant travail ), enfant ou adolescent. Comme me le disait Maurice Gendron à pro­pos de la petite taille de mes mains: "il faut se débrouiller avec ses infirmités… ‘’
Beaucoup d'oeuvres dédiées au Trio Pasquier, seul repré­sentant pendant des années de cette formation : Enesco, Florent Schmitt , Pierné, Bonnal, Ysaye, etc. Pourquoi les a-t-on oubliées? Encore la supré­matie exclusive du Quatuor à cordes ? Beaucoup sont publiées, mais on ne les trouve pas dans le commerce. On peut les commander, mais encore faut-il en connaître l'existence. Quelle patience pour les obtenir, mais quel bonheur de les découvrir.
En France, il y a tout de même eu le Trio Pasquier, que vous venez de mentionner.
Oui, ils étaient trois frères, comme nous. Mais aujourd'hui, combien exis­te-t-il de formations de trio, de quatuor avec piano, etc.? Les salles parisiennes les accueillent peu. Je ne dis pas cela pour nous: nous sommes invités aux quatre coins du monde, et nous avons joué devant des salles gigantesques en Chine, en Corée, en Indonésie, et ailleurs. Loin de m'en plaindre, le contact avec des cultures étrangères m'a beaucoup enrichi. Et nous avons eu des expériences étonnantes : par exemple au Japon, où nos programmes ne se limitaient pas forcément au trio à cordes et pouvaient inclure des qua­tuors avec piano, ce qui nous amenait à jouer avec des pianistes locaux, recru­tés sur place. Je reste cependant un peu triste de voir que nous ne sommes pas assez invités dans notre propre pays et que l'on prive le public français de certains chefs-d'oeuvre que les pays étrangers adorent, comme le Trio à cordes de Françaix ou celui de Roussel.
Au fond, vous dénoncez un certain conventionnalisme.
Absolument. Pour tout dire, je suis un rebelle, un insoumis. J'aime marcher sur les plates bandes. Etudiant, j'ai fait de l'orchestre comme tout le monde, mais je suis heureux d'avoir laissé ma place et de consacrer ma vie à autre chose. Je n'aime pas la hiérarchie qui confie à certains la responsabilité de définir les doigtés, les coups d'archet, les tempi, les pièces à jouer, ou enco­re les professeurs qui se targuent de former des «disciples». L'enseignement me passionne, et mes étudiants me considèrent parfois comme un gentil fou, parce que, plutôt que de leur imposer ma façon de voir, je m'efforce de les aider à développer leur propre personnalité. Il faut laisser les élèves mener leur vie, aider la grai­ne à pousser, et ne pas la planter pour eux, ne pas donner de conseils sans explication. En technique, tout est logique. Avec le son, la souplesse du poignet droit est l'une de mes préoccupations essentielles. Ce mouvement est presque pour moi une philosophie. Pour moi, la pédagogie implique avant tout un amour de l'autre, la recherche de l'individu pour adapter la technique à sa morphologie et cela, quel que soit son âge, adulte amateur ( passionnant travail ), enfant ou adolescent. Comme me le disait Maurice Gendron à pro­pos de la petite taille de mes mains: "il faut se débrouiller avec ses infirmités… ‘’
Plutôt que de s'en remettre à la sempi­ternelle méthode de Feuillard, chaque professeur devrait concevoir ses propres cahiers d'Etudes; c'est ce que je fais, sans les faire éditer malgré les demandes. On n'enseigne bien que si l'on aime parler, communiquer. Il ne faut pas se borner à fabriquer des auto­mates, mais expliquer les mécanismes. Comment imposer mes doigtés à une main plus grande que la mienne, une corde, quand le violoncelle de l'élève ne sonne pas sur cette corde. Il faut par contre, enseigner le phrasé et les techniques de composition qui font qu'un doigté est meilleur qu'un autre, parce qu'il ne coupe pas la phrase musicale, et là encore je suis dans le domaine de l'excentricité. L'usage fréquent du pouce de la main gauche m'aide énormément à réaliser des phra­sés sans barrières techniques, ce qui me vaut les quolibets aimables de mes collègues.
Le travail musical est une autre paire de manches. Tout ce que l'on sait regarder (pas voir), écouter (pas entendre) doit être placé dans une mar­mite personnelle, les sons d'oiseaux, les couleurs, les larmes, les visages tristes ou gais, etc. Quoi de plus sug­gestif qu'un corbeau qui pleure? Il faut savoir ce qui est bon et sélection­ner tout ce qui fait partie de soi, c'est - à - dire se reconnaître dans ce choix personnel. Les choses que l'on ne dési­re pas doivent être immédiatement expulsées par le goût et le style. La technique fait le reste, à condition qu'elle demeure au service de la musique et du choix personnel. Ce qui implique une grande culture accumu­lée dans la lecture, la visite des musées, les voyages. C'est de cette manière que je remplis ma propre mar­mite.
Mais en optant pour le trio à cordes, n'avez-vous pas, vous aussi, fermé la porte à d'autres pistes?
Pas du tout. Je pense qu'un artiste doit évoluer, chercher à s'enrichir en tentant de nouvelles expériences, et en valori­sant le principe de plaisir. Pour cela, j'écris des pièces et transcris beaucoup de partitions. Il y a quelque temps, j'ai réalisé un vieux rêve, que je nourris­sais depuis l'enfance, celui de créer un quatuor de violoncelles. C'est ainsi que le "Quatuor de violoncelles PARIS-CELLI" (http://www.chez.com/pariscelli/) est né . Avec Pierre Champagne, (qui écrit aussi pour nous), Annie Balmayer et Claire Spangaro, des amis de tou­jours, nous formons cet ensemble et persévérons pour trouver du réper­toire, là aussi. Ce sont des violon­cellistes libres du choix de leur vie, motivés et pleins de gaieté. Pour moi, la liberté est la voix de la musique. Vous n'imaginez pas le plaisir que nous y prenons.
Mais quatre violoncelles ne ris­quent-ils pas de créer un ton monotone?


Les mêmes... quelques années plus tard.

Bien sûr, cela implique de faire des galipettes du côté du chevalet. Mais nous avons tenu à ce qu'il ne s'agisse pas de pièces pour un instrument solo accompagné. Chaque partie est aussi importante que les autres. On peut aussi se réduire à trois, ou encore s'ad­joindre un cinquième violoncelliste, ou ajouter un pianiste. Evidemment, pour les tournées, le problème du transport d'avion pour les étuis de vio­loncelle se pose. Mais pour cela, je crois que l'AFV nourrit quelques pro­jets... Il y a les transcriptions de Bach, mais aussi des oeuvres originales de Popper, de Klengel, de Lucien Guérinel, de Pierre Petit, de Florenz, et bien d'autres. Nous concevons cette formation comme un diamant à quinze facettes. Il s'agit de pièces générale­ment courtes, qui n'ont rien à voir avec le quatuor traditionnel. Fondamentalement, ce que nous cher­chons, c'est à explorer de nouvelles terres et comme toujours, à divertir le public. Nous restons des baladins…

Texte publié sur la revue : « Association Française du Violoncelle ».

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