Frédéric Borsarello, Violoncelliste




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Pourquoi les formations de chambre ne poursuivent-elles pas toutes leur carrière ?
par le violoncelliste Frédéric Borsarello.

Après de Etudes difficiles dans les Conservatoires, plusieurs ensembles plein d’enthousiasme décident d’entreprendre une carrière de chambriste soit grâce à des amitiés nouées dans ces Etablissements soit grâce à un savant rapprochement provoqué par le professeur de musique de chambre.
Rien ne semble plus simple que de regrouper occasionnellement des musiciens de qualité, monter un programme, réserver une salle, et recevoir un cachet. Tous les musiciens ont fait ce genre d’expérience.
Hélas, la réalité d’une carrière professionnelle est toute autre et de nombreux paramètres font que cet Ensemble perdurera ou non.
Après avoir trouvé un nom original ( ça sonne bien, quand ça sonne bien, disait Martin LOVET du Quatuor Amadeus, pendant mes Etudes avec lui à la Hochschule de Cologne,) il faut décider d’un lieu de répétition central, et une fréquence de travail.
« TOUS les jours, bien sûr ».
Les débuts sont prometteurs, l’enthousiasme du nouveau, la beauté et la fraîcheur du répertoire, l’expression communicative, les farces et les rigolades cimentent cette euphorie.
On oublie cependant l‘essentiel, qui fait que les écueils sont nombreux et entravent l’avenir de ces Ensembles et qui au bout de quelques années ou mois seulement, voient leur activité se réduire et cesser peu à peu.
Que de sacrifices sur l’autel de la liberté, mais que de joies aussi dans cette expérience !
La recherche et l’achat d’un instrument, dont la sonorité doit se fondre avec les autres timbres, la proximité géographique, la ponctualité, les concessions musicales, l’oubli de la montre, et le refus total des « cachetons ».
Seule la passion de la Musique de Chambre doit dépasser tout cela.
Tout se passe bien la première année, encore sous le contrôle bienveillant d’un professeur.
On accepte ces sacrifices parce « qu’on savait que ce serait difficile… » Les projets de rodage sont nombreux. « Le cousin d’un des musiciens a un grand salon qui peut organiser des concerts entre amis, un autre, dont la sœur est ingénieur du son, qui peut enregistrer ; le voisin qui connaît le fils-de-la-sœur-du-père-du-voisin-du-son-beau-père-du…, qui est producteur de disques…tous livrent leurs réseaux .Et puis, il y a ce projet de Concours International de Musique de chambre , qui devrait procurer des engagements.
Avec ce beau Premier Prix la « Carrière » va peut être commencer ; les sacrifices n’auront pas été vains.
Pourvu d’une telle distinction, un agent de concerts devrait proposer à ce brillant Ensemble d’entrer dans son bureau.
Que nenni ! « Trop tôt, sans doute  la prochaine fois… ». On continue les répétitions et les quelques concerts obtenus par la récompense.
On fête le mariage de l’altiste. Il va déménager pour acheter une maison. Il part en banlieue « à une heure de Paris, seulement... et pour les enfants, l’air y sera plus sain ».
(Douze heures de transport par semaine, quand même !!! )
 
Un des musiciens arrive tout excité à la répétition.
« On nous propose une tournée de concerts en Egypte, tous les frais sont payés, mais il n’y a pas de achet. (Deux musiciens se regardent en coin… ). C’est une excellente façon de nous faire connaître au moyen Orient et quelle expérience ! »
La discussion s’anime, et les deux musiciens (encore eux…) refusent catégoriquement ces conditions financières « indignes de leur réputation ». Les autres sont déçus et en colère de rater cette opportunité.
C’est pourtant ces périodes intenses qui scellent l’amitié entre les membres d’un Ensemble et qui fait progresser sa qualité.
Les concerts, (toujours pas assez nombreux pour en vivre…), sont excellents, le répertoire s’élargit, mais les engagements n’arrivent pas régulièrement et les recherches de concerts restent sans réponse la plupart du temps… ou négatives.
 
« POSTE D’ALTISTE DU RANG A POURVOIR A l’ORCHESTRE DE…
« Si je rentre, dit le candidat au poste , je continue avec vous, pas de problème ».
« Et les tournées ? » s’inquiète le leader de l’Ensemble.
« Je m’arrangerai avec les tournes du pupitre »
Ce n’est hélas pas toujours aussi simple. Bientôt, il faudra choisir… 
On fête ce beau succès ! (Le violon solo ne lève pas son verre trop haut…il est soucieux ). Il faudra maintenant composer avec le planning de l’Orchestre…Mais les remboursements de la maison seront moins lourds. On peut comprendre !

« Allô, je ne peux pas répéter le semaine prochaine. Mon épouse a la possibilité de partir en Chine avec son Comité d’Entreprise, nous y allons ensemble. Elle ne comprendrait pas que je ne l’accompagne pas, déjà qu’elle trouve que je ne suis pas souvent à la maison …
Pour le concert de S…, ne t’inquiète pas, je serai revenu à temps et puis, on connaît bien le programme ! »
La nouvelle passe mal.
Et la violoncelliste qui part quinze jours aux Canaries prendre du bon temps avec le pianiste juste après le concert de S… !
Trois semaines sans répétition.. Oui, il y a de quoi s’inquiéter !
On en profitera pour aller arpenter les labyrinthes des Bureaux et tâcher de renouveler les subventions pour l’année prochaine, qui seront encore réduites, à coup sûr, …
 
Coup de téléphone :
« Je suis un jeune compositeur. L’Ensemble prévu pour une de mes créations vient de se dissoudre. Problèmes humains, paraît-il ! Seriez vous prêts à le remplacer ? Le cachet est faible, mais on m’a promis que de hautes personnalités musicales seraient présentes, journalistes, télévision, on m’a même parlé du Ministre de la Culture !!! »
Un des membres refuse (encore lui !). De toutes façons, il n’est pas libre, c’est la première de « Tristan… ». (La vérité est qu’il n’aime pas jouer la musique d’Aujourd’hui et en plus « c’est mal payé »)
Dommage, encore une occasion ratée.
 
Répétition du Jeudi :
« Désolé, j’ai dû emmener mon fils à l’école et en plus, j’ai raté le train, ! ( 45 mn de retard…) Et on sait qu’il y en aura beaucoup d’autres. 
A la fin de la répétition qui a été houleuse, l’un des violonistes prend la parole …
« Les Amis, le prochain concert est dans un mois avec un programme que l’on connaît bien.
Est-ce c’est vraiment la peine de travailler tous les jours ? De plus, on m’a proposé des concerts en soliste Une belle occasion pour moi ! Les traites de mon instrument sont lourdes et ce n’est pas avec nos cachets que je peux les rembourser…Il est temps que je l’amortisse !
Une discussion très dure s’engage et les reproches commencent à tomber. Les vieilles rancoeurs que l’on a tues, ressortent sournoisement des boîtes d‘instrument …
On part en claquant la porte !
C’en est fini des beaux jours des débuts et de la belle ambiance des premiers temps !
Le leader, celui qui a tant fait pour que cet Ensemble existe, avance et perdure, voit se dégrader sous ses yeux la belle œuvre à laquelle il a tant sacrifié. Il va devoir remplacer des partenaires.
C’est le commencement de la fin. Même la violoncelliste et le pianiste viennent de se séparer
Lassitude, routine, mépris des organisateurs pour la musique de chambre, cupidité, exigences familiales, rivalité entre les musiciens, intolérance, manque de protecteur, subventions pas reconduites malgré des tonnes de dossiers remplis …et surtout, moins de motivation en raison du manque de concerts.
On pourrait ainsi multiplier les exemples que des Ensembles de chambre ont vécu et qui se reconnaîtront dans ces anecdotes…
Déçues par le manque d’intérêt porté à la Musique de chambre dans notre pays, ces talentueuses formations bardées de Prix et vouées à un bel avenir, perdent tout espoir de voir leurs efforts récompensés et finissent par éclater.
Depuis les vingt dernières années, combien reste-t-il d’Ensembles de Chambre qui tournent régulièrement en France et à l’Etranger ? Ne citons pas ceux qui ont dû mettre fin à leur carrière, ce serait trop amer pour eux ! Laissons ceux qui ont essayé mais très vite abandonné…
Cette passion qui anime les cœurs, finit par s’émousser, car l’adversité de ce métier dépasse souvent les efforts et les sacrifices.
Tenir, persévérer, dépasser les détails, défendre un nom et des convictions, entretenir la flamme de la passion, toujours croire et savoir que baisser les bras signifie aussi la fin du son.
La ténacité a toujours été synonyme de foi.

"Publié sur la "Lettre du musicien" de Septembre 2007"

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